Jean Germain

Témoignage de Jean GERMAIN

 

M.GERMAIN Jean, né le 3 septembre 1921 va nous raconter la vie d'un garçon de 18 ans durant la seconde guerre mondiale. Il était instituteur public, directeur d'école de 4 classes. Il a habité Tessy sur Vire à partir de 1976.

 

« Elève de maître d'école normale de Caen, promotion 1938/1941, j'ai été nommé pour mon premier poste, à l'école mixte unique de la Ferrière au Doyon dans le Calvados, petite

commune voisine de Saint Martin des Besaces. Je l'avais sollicitée pour sa proximité du département de la Manche.

 

J'ai exercé, sans histoire, dans ce poste pourtant déshérité : pas d'électricité, jusqu'à cette date historique du 6 juin 1944. Ma paisible commune a été alertée par un grondement intense, ininterrompu, venant de la côte du Calvados, distante d'environ 25km. Sous l'effet de la rumeur « Ils ont débarqué ! » ma petite classe d'une quinzaine d'élèves a été totalement désertée dès l'après midi.

 

A partir de cette date, je suis resté seul, constatant de jour en jour, le rapprochement des combats : bombardement d'un pont de chemin de fer, rafales d'obus dans les pommiers, apparition des troupes allemandes. Cette minuscule portion de « douce France » devenait malsaine.. Je devais partir.

 

Sans hésiter, je suis retourné à Notre Dame de Cenilly, mon pays natal, vers la fin juin 1944. J'ai retrouvé mes parents retraités des postes, qui exploitaient une petite ferme depuis

1941.

 

C'est là que la guerre va me « rattraper » à la fin juillet... »

 

La vie quotidienne

 

Les soucis nés de la guerre ne pouvaient pas masquer le premier besoin de la nature : manger. Il fut même, depuis juin 1940, la préoccupation lancinante des Français. Les vicissitudes de la vie, amplifiées par la présence écran de l'occupant pillard, firent de la nourriture leur problème « numéro un ».

 

La mise à sac d'un pays pourtant riche, la création des tickets d'alimentation, la prolifération d'un mal nouveau : « le marché noir » s'ajoutèrent aux autres malheurs de notre

« douce France ». Tout comme le fut la perte provisoire de l'Alsace-Lorraine.

 

Fin juillet, je suis sorti dans le bourg avec maman. Sans grande conviction,nnous avons vérifié, à l'épicerie Levionnois, située devant le portail de l'église, s'il n'y avait pas « quelque chose » à acquérir. Rien ! Les produits des vitrines étaient factices, en carton-pâte. Depuis des années, nous manquions de pain blanc, de café, de sucre, de chocolat, de chaussures, d'habits, de pneus. La liste serait trop longue.

Heureusement, les légumes du jardin, les fruits du verger, le lait de nos vaches, les poules, les lapins, et même un porc nous remontaient le moral.

 

Nous sommes retournés coucher à la Cour-Cotterie, confiants, malgré tout, en notre étoile. La ferme, aux murs épais, nous protégeait. C'est dans ce havre de paix, enveloppé des bruits menaçants de la guerre, que nous nous sommes réfugiés ces soirs-là.

 

C'était le 27 juillet 1944.

 

La vie quotidienne avant l'arrivée des alliés

 

Quelques semaines avant cette date fatidique de la libération de ma commune, je me suis replongé dans mon milieu naturel : mon pays natal. Là, se trouvaient mes racines : d'abord, les plus chères qui soient : papa, maman et ma famille ; ensuite, les lieux ayant marqué mon enfance d'une empreinte indélébile : la

poste, l'école et l'église. Le malheur ne pouvait pas m'y atteindre.

 

Pourtant, l'hydre de la guerre était toujours aussi présente et menaçante. Ce théâtre des combats était encore éloigné pour l'instant. Mais, patience ! En revenant dans la Manche, j'entrais dans le secteur américain, marqué sous le nom de code UTAH. Du 6 juin à la fin juillet, le commandement américain est contraint de mener la « guerre des haies » dans le bocage normand.

Il s'en suit une intense activité aérienne des Américains, maîtres du ciel. La chasse alliée détruit tout véhicule allemand qui tente de gagner le front. Sur chaque engin, un veileur scrute le ciel avant de plonger dans la verdure, à la première alerte.

La nuit, la circulation des convois blindés s'intensifie. Le jour, les chemins creux et les bois sont très sollicités. L'activité agricole s'en trouve fortement perturbée. Les civils attendent la libération tout en la redoutant.

 

Quel prix faudra-t-il payer?

 

Les semaines qui ont précédé la libération

 

En juillet, se produit la montée en puissance des dangers : l'activité aérienne, les mouvements terrestres s'intensifient. Une horde d'ambulances allemandes traverse le bourg à vive allure, en filant vers le front dans le secteur Saint-Lô-Marigny, ou en revenant. Tous laisse supposer que la grande offensive est

déclenchée.

 

Son nom est resté dans l'histoire locale : COBRA !

 

Elle commence le 24 juillet. Elle frappe par sa démesure: 1500 B17 et B27 déversent 3300 tonnes de bombes dévastatrices sur la zone de saturation allant de Montreuil à Hébécrevon. Le tapis de bombes dévastateur sur les lignes anéantit la célébre divison PANZER LEHR : les 40 panzers engagés sont tous détruits.

L'offensive terrestre se met alors en marche, sur deux axes : un vers Saint-Lô, l'autre vers Coutances. COBRA lance ses chars à travers le bocage...

 

Celui-ci va désormais connaître un drame analogue à celui de mai-juin 1940 : l'exode. Les populations affolées fuient cet enfer de feu et d'acier. Pour une part, elles arrivent dans le bourg de Cenilly avec des charrettes. Leurs récits font frémir : une famille a même emporté le cadavre d'une fillette tuée dans un bombardement. II sera provisoirement enterré dans un cimetière voisin en attendant leur retour.

 

Ces scènes tragiques amènent les Cenillais à conclure logiquement : à quand notre tour?

 

Désormais la décision est prise, il faut partir.

 

Les troupes allemandes étaient-elles encore là? |

 

Dans le monde en folie qui attendait l'explosion finale, les autorités d'occupation maintenaient le régime de fer imposé depuis juin 1940. Ils devaient pourtant saisir le vent de la défaite, mais, en soldats disciplinés, ils continuaient de crier « Heil Hitler !»,malgré le rouleau compresseur américain qui les refoulait impitoyablement vers le sud. Je n'ai pas oublié cet après-midi qui vit une colonne motorisée allemande qui se repliait, attaquée par les avions alliés.

 

Prudemment abrité sous un proche, j'ai assisté à ce spectacle fascinant : une pluie d'acier s'abattait sur tous les véhicules et les maisons. Les douilles, éjectées en rafales, cinglaient les toits de tôle. A l'accalmie, s'est produite une scène irréelle : un char allemand dévalant le bourg, dans un cliquetis affolant de chenilles. De la tourelle ouverte émergeait le buste d'un soldat : le chef? Celui-ci coiffé d'un haut-

de-forme, saluait en français : « Adieu ! Mesdames et Messieurs ». Etait-il devenu fou ?

 

Le repli allemand, l'exode des sinistrés de COBRA créaient une atmosphère irréelle de fin du monde, à laquelle s'ajoutaient les dangers des combats. Ajoutons-y cette pesanteur née de l'occupation allemande, depuis juin 1940. Dans le bourg, réputé zone à risques, une vague de départs emmenait les habitants vers des fermes plus calmes. Papa et maman se réfugiaient à la Cour-Cotteterie, avec la famille Gravey. Havre de paix, peut être, illusion dans la tourmente !

 

Vers la fin juillet, nous nous préparions à l'exode forcé...

 

LA PERCEE

 

a)La percée : nuit du 27 au 28 juillet

La nuit du 27 au 28 juillet 1944 restera, à jamais, gravée dans ma mémoire.

Elle fut précédée, comme toutes celles de cette période toublée, par un rite qui reprenait toute son importance dans la Normandie bien-pensante : la prière. Les chapelets s'égrenaient inlassablement. Auprès de maman qui priait, je restais silencieux, profondement respectueux...

 

Cette nuit s'annoncait très perturbée. Le tumulte des armes qui allait en s'amplifiant nous confirmait que les libérateurs s'approchaient du bourg. La manoeuvre de COBRA verrait enfin, dans quelques heures, la percée tant attendue.

De la fenêtre de la chambre, le spectacle aurait pu être beau avec ce feu d'artifice démentiel. Mais il était porteur de mort.

 

J'ai très peu dormi cette nuit là. Vers deux heures du matin, j'ai risqué un œil sur la prairie voisine illuminée comme en plein jour. Contre la haie, des soldats se suivaient, penchés, à la queue leu leu. Quelle était leur nationalité ? Impossible de la déterminer.

 

A quatre heures du matin, je suis parti avec papa en direction du bourg. Qu'allions nous découvrir ? A la hauteur de la grande ferme de la Cour d'Ouville, nous avons stoppé net devant un monstre d'acier, en tenue de camouflage, tapis dans la verdure : un tank ! De ce blindé se détachèrent deux soldats qui, sans mot

dire, nous tendirent deux paquets de cigarettes. Nous avons balbutié quelques remerciements. Dans notre dos une mitrailleuse était en faction.

 

b)La percée : premiers contacts

 

Comme c'est étrange ! Nous devions être bouleversés au sortir de cette nuit de folie. J'avais dû distinguer l'étoile à 5 pointes sur tous les engins américains. Les paquets de cigarettes étaient tout aussi explicites. Non, rien ! La tenue des soldats ne nous éclairait pas davantage. :

 

Nous nous sommes dirigés silencieusement vers le bourg. Etait-ce l'armée américaine aves laquelle nous venions d'entrer en contact? Ou bien, ce qui aurait été terrifiant, l'armée de choc allemande ? Sur l'instant, un seul motif de soulagement : mon cher « clocher pointe » est toujours debout, à peine égratigné.

 

Nous poursuivions vers la poste et la petite ferme de papa et maman, en marchant mécaniquement, sans rien voir de l'insolite ou du bouleversant de la situation. Nous rejoignons un petit groupe de civils devant notre ancienne maison des P.T.T. J'ai oublié leurs noms.

 

« Alors? Vous avez vu : les Américains sont là! »

Stupeur incrédule. Ce n'est pas risible. Devant nous, monsieur l'Abbé Villain descend le bourg, à grandes enjambées, accompagné de sa gouvernante qui pousse une voiture d'enfant, chargée de quelques valises.

 

« Monsieur le curé! Où partez-vous?

-Vous ne voyez donc pas tout cet armement allemand ? Nous sommes fichus !

-Nous sommes sauvés, au contraire. C'est l'armée américaine que vous avez sous les yeux ! »

Demi tour vers le presbytère : l'exode est terminé.

c)La percée : séjour forcé

 

Je ne suis pas d'un naturel très exubérant : pas question de crier de joie et pas davantage « d'arroser ça » ! Non ! Une telle nouvelle ne pouvait étre tenue sous le boisseau, je dois, au plus vite, en avertir maman. Les gens de notre groupe de la Cour-Cotterie en profiteront.

 

Papa reste au bourg et se presse vers sa petite ferme : Qu'est-elle devenue ? A-t-elle souffert ? Quant à moi, je suis pressé de transmettre la bonne nouvelle. Je remonte le bourg à grandes enjambées, en extériorisant ma joie, peut-être de façon inconsciente en claquant les talons. Je passe ainsi devant le restaurant Gravey dont les patrons faisaient partie de notre groupe de réfugiés à la Cour-Cotterie. Pour l'instant, le commerce me semble tranformé en Q.G. américain : les soldats y fourmillent. Les uniformes sont même accrochés dehors.

 

Je ne marque pas de temps d'arrêt devant le restaurant. Je veux rejoindre maman au plus vite. Soudain, j'entends un hurlement dans mon dos. Je stoppe net et me retourne et qui vois-je ? Un grand diable noir américain, campé sur ses jambes écartées, devant le restaurant, agitant ses bras comme des sémaphores. Je ne connais le petit engin noir qu'il manipule de façon frénétique, en hurlant je ne sais pas quoi.

 

Je comprends fort bien que c'est a moi qu'il s'adresse. Immobile, j'attends. Avec des gestes véhéments, il m'intime l'ordre d'approcher. J'obtempère. A la hauteur, je me retrouve poussé, d'abord vers l'église, ensuite vers l'école des garçons. En moins

de temps qu'il n'en faut pour le dire, je redeviens « écolier » dans la cour de récréation de l'école de garçons, au milieu de quelques centaines de prisonniers allemands !

 

d)La percée : derrière les barreaux

 

Complètement ahuri, je réalise que, du statut de « libéré », je viens de passer à celui de « prisonnier » allemand : je ne vois pas d'autre explication que celle-ci : le soldat américain a cru de bonne foi, je n'en doute pas, que j'étais un soldat allemand ayant revêtu une tenue civile. Ma jeunesse, presque 23 ans, autorise cette hypothèse. En attendant, je me retrouve rajeuni de 11 ans, dans la classe du certificat d'étude. Je m'agrippe à la grille, en bordure de route, dans une zone de cour encore libre. J'attends le retour de papa qui ne va pas manquer de me chercher.

 

D'ici la, occupons nous intelligemment. Ouvrons les yeux : le spectacle en vaut la peine. Le bourg de Cenilly est devenu une véritable fourmillière, alimentée par la route de Saint-Lô passant devant l'école. C’est le résultat de COBRA. La bataille de la nuit s'est déjà éloignée vers le carrefour de la Pompe, vers Saint Denis Le Gast et Roncey : l'invraisemblable richesse américaine en matériel défile devant moi, dans un flot sans cesse renouvelé.

Le nettoyage de la commune se poursuit toujours aussi activement : chaque recoin est visité, parfois même avec la collaboration des Cenillais. Je vois alors stopper, devant l'école, ces étonnantes petites autos, maintenant mondialement connues : les jeeps ( General Purpose ) : sur le capot tout plat est attaché un prisonnier allemand, « cueilli » en campagne. Il va rejoindre ses camarades : je peux, à loisir, détailler l'équipement pratique du soldat américain : léger, confortable, de coupe moderne, conçu pour le combat. Le blouson utilise qu'au minimum les signes distinctifs des gardes qui tranformaient l'officier en une cible idéale pour les tireurs d'élite. J'admire l'allure sportive de ces jeunes soldats aux chaussures souples. Je viens de découvrir le G.I. !

 

e) La percée : ma libération

Dans les jours qui vont suivre, j'aurai tout loisir de détailler les G.I..Pour l'instant, je commence à moisir dans cette cour de récréation de mon enfance. Constations curieuses : cette cour, qui me paraissait si vaste, pendant mon enfance, a singulièrement « rétrécie ». Enfin, j' ai pu, grâce à un Cenillais qui passait par là, avertir papa et maman de mon infortune. Monsieur le Maire interviendra en ma faveur.

 

Vers midi, un lieutenant américain, parlant français, vient examiner mon cas.

Je lui montre ma carte d'identité et lui expose dans quelles conditions s'est produite mon arrestation. Il m'écoute, très calmement :

« -Vous comprenez bien que, dans les conditions actuelles, nous sommes autorisés à faire preuve d'une extrême vigilance. Une balle est si vite perdue.

-Certes ! J'en conviens bien volontiers.

-Pour nous, l'ennemi est partout et peut prendre de multiples visages. Nos troupes sont parfois victimes d'un excès de confiance. Excusez nous : vous êtes libre.

-Je vous remercie, mon lieutenant. Je vous souhaite bonne chance ! »

Je trouve, avec un plaisir non dissimulé, une route goudronnée qui, entre parenthèses, souffre beaucoup du passage des blindés.

Papa! Maman ! Me revoici ! J'ai une faim de loup!

 

f) La percée : la véritable découverte du bourg

Ma véritable découverte du bourg n'a eu lieu qu'à partir de l'après-midi du 28 juillet 1944, il m'a fallu abandonner le monde de paix de mon enfance pour découvrir le monde nouveau crée par la folie des hommes : la guerre. Dans le centre du bourg, sur quelques centaines de mètres carrés, s'étalait le visage hideux des crimes générés par les dictateurs.

 

Tout d'abord, sur la place minuscule située à l'intersection des routes Saint-Lô/Coutances et Cerisy-la-salle/Hambye, un tableau infernal agressait le passant : des dizaines de morts, peut-être une centaine, étaient étalés, dans un désordre indescriptible. La foudre d'acier les avait frappés. Les chenilles des blindés avaient creusé des sillons innommables, transformant ces malheureuses victimes en une bouillie qui défiait l'entendement.

 

Quelques mètres plus loin, devant le portail éventré de l'église, un groupe de trois à quatre soldats avait été hâché par la mitraille dans les marches de l'escalier.

 

A l'angle d'un trottoir, un cadavre semblait être le résultat d'une monstrueuse autopsie : il était entièrement nu, sans tête, sans bras ni jambes et le ventre ouvert.

Quel avait été le destin tragique de cet infortuné ?

 

Mais cette liste ne pouvait en aucune façon être exhaustive. La guerre avait frappé en de multiples endroits dans cette nuit du 27 au 28 ! Hélas !

Je n'oublierais jamais les victimes civiles.

 

g) La percée : mesure qui s'impose

 

Monsieur le Maire de Cenilly a intercédé en ma faveur pour ma libération. Dès le lendemain, il me demande de lui rendre un service « participer au ramassage des morts dans le bourg et à leur inhumation ». J'accepte sans hésiter.

 

Aidé de quelques camarades, botté, ganté, protégé par un linge imbibé d'eau de de javel, j'attaque cette inhumaine opération. Pendant ce temps, une immense fosse est creusée dans le cimetière communal.

 

En respectant un semblant de logique, nous ramassons d'abord les cadavres entiers se trouvant le long du mur de l'église. Leur chargement dans un minuscule chariot est chose aisée ; leur déchargement au fond de la fosse, également. Nous

les manipulons avec tous les égards dus aux soldats morts pour leur patrie, même sous les ordres d'un dictateur fou.

 

Une fois la tâche aisée terminée, il nous incombe l'horrible devoir de saisir les troncs ouverts, les membres épars. Un peu d'alcool serait le bienvenu. Comment respecter un certain ordre dans ces manipulations sinistres ? Les trois ou quatre soldats des marches sont, à leur tour, enlevés.

 

Par la suite, les services allemands transfèreront leurs morts dans le cimetière militaire de Marigny. Le cimetière de Cenilly a été libéré. Par quel étrange hasard, le tombeau famillial occupe-t-il cet endroit là ?

 

Mon frère aîné, tué le 18 mai 1940 à l'âge de 30 ans, y dort désormais, après les victimes allemandes. Qu'ils dorment tous en paix !

 

h)La percée: victimes et destructions

 

« C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit! »

 

Que de drames se sont noués pendant cette nuit du 27 au 28 juillet ! Le village de la Cour-Cotterie a été épargné. Tous n'ont pas connu cette chance. Le bourg, pas davantage.Î

 

Au cours de ma première incursion, vers 4 heures du matin, j'apprends que l'épicerie LEVIONNOIS a été détruite : bombe ? obus ? Je l'ignore. Le bilan tragique est révélateur : trois morts ! La grand- mère, la mère, la fillette, ensevelies sous les décombres. Le propriétaire épargné s'est enfui dans la campagne, malgré une blessure à la jambe. Avait-il perdu la raison ? La guerre inhumaine a broyé une jeune vie de 14 ans !

 

Les jours suivants amplifieront cette liste tragique.

 

Sont inscrites sur le monument aux morts le noms des victimes suivantes :

 

LEVIONNOIS Emilienne 70 ans 27071944

LEVIONNOIS Cecile-Marie 39 ans 27 07 1944

LEVIONNOIS Ginette 14 ans 27 07 1944

FOSSARD Eugène 41 ans 28 07 1944

LAISNEY Thérèse 9 ans 28 07 1944

DELETRE Germaine 40 ans 28 07 1944

SAVARY Louise 30 ans 29 07 1944

ROBINE Louise 18 ans 29 07 1944

LECHEVALLIER Raymond 6 ans 15 08 1944

 

Je ne citerai, dans les destructions, que le portail éventré de l'église à proximité des trois soldats tués. Le cas des maisons et des bâtiments d'exploitation détruits ou simplement endommagés sera traité par la reconstruction. Plus tard !

 

i)La percée : les G.I.

Notre vocabulaire s'est beaucoup enrichi, depuis cette époque, avec l'arrivée des américains. Existe-t-il un sigle aussi fréquemment employé que « G.I. » ? Je ne crois pas. Pour l'instant, il désigne simplement les soldats de l'armée américaine.

 

Les Cenillais ont donc découvert, à partir du 28 juillet, ce combattant particulier, débarqué de la lointaine Amérique, aprés un long séjour en Angleterre. II serait inctuctif de le comparer à un « collègue » français ou allemand. La triste bande molletière du premier disparu ainsi que les lourds godillots ferrés. Les chaussures souples du G.I. lui donnent une démarche aisée, décontractée. Si vous parlez ou essayez de parler à notre libérateur, vous ne pourrez pas ne pas remarquer la singularité du personnage : il se conduit comme un ruminant ! Il mâchonne toujours quelque chose. Les Français, les enfants en premier adopteront immédiatement cette pâte à mâcher aromatisée : le chewing-gum ! N'insistons pas pour le moment.

 

Le passage d'un convoi tourne vite au spectacle : les soldats, souvent jeunes, lancent à pleines poignées de multiples friandises ou des paquets de cigarettes ; les badauds, parfois cupides, les ramassent au plus vite, au prix de disputes. Ces

généreux donateurs offrent même, à Cenilly, des poupées volées à Canisy, quelques kms plus haut.

 

Le soldat, de quelque nationalite qu'il soit, a en lui un pillard qui sommeille. Eternelle faiblesse de la nature humaine.

 

j)La percée : les nouveaux occupants

 

Les Normands, gens calmes et mesurés, découvrent une circulation frénétique. L'excès de matériel nuit souvent à la rapidité de son écoulement. Venant d'un pays neuf où tout est grand, où tout est large, les G.I. se plaignent de l'étroitesse des routes françaises. Le moindre choc les engorge. Malheur à l'engin qui tombe en panne ! Il est aussitôt bousculé dans la fosse. Ayant toujours besoin de plus d'espace, l'armée exproprie, sans état d'âme, les biens privés. Les terrains plats se tranforment en minuscules aérodromes pour les pipers-cubs, avions légers d'observation. Sur le sol nivelé au prélable sont étalés des panneaux métaliques qui s'emboitent exactement ; en un rien de temps, il est devenu opérationnel.

 

Dans les carrefours importants, les M.P ( Military Polia ) sont sur les dents. Au carrefour des « quatre sapins », ils ont installé un poste, protégé contre la pluie et « emprunte » un carillon qui égrène sereinement le temps qui passe.

 

Infortunée Normandie ! Elle n'a pas connu l'envahisseur depuis 1450, date à laquelle le connétable de Richemont a remporté sur l'Anglais, la victoire de FORMIGNY, marquant la fin de la guerre de cent ans : 1450-1944 ! Cinq siècles de paix !

 

Infortunés Normands : ils pleurent leurs morts, constatent l'anéantissement de toute une vie de labeur. Il va leur falloir affronter la reconstruction et ses problèmes. Mais avec le temps, ils retrouveront une région plus belle qu'avant.

 

k)La percée : mouvement de troupes

 

Malgré la tranquilité relative du bourg de Cenilly, il ne faut surtout pas en conclure, avec beaucoup de légèreté que la guerre est finie. Hélas ! Des combats violents se déroulent à quelques kilomètres, dans deux endroits tristement célèbres :

d'abord « la poche de Roncey ». Des centaines d'engins, de toutes sortes, se trouvent encerclés. L'aviation alliée va les hacher menu ! Il est aisé d'imaginer le sort tragique de la bourgade. Un peu plus loin, « la lande des morts » , au nom tristement évocateur est le théâtre d'atroces combats.

 

Mon témoignage s'arrête là. Il n'aura été qu'une vue imparfaite d'un minuscule « coin de France » : mon pays natal ! Dans des circonstances ô combien particulières ! Celles qu'on ne désire jamais revivre. Il faut souligner que, au matin du 28 juillet, les troupes américaines, propulsées par « Cobra », découvrirent à leur grande stupeur, leurs premiers civils, dans le bourg de Cenilly. Dangereux pour ceux-ci.

 

Les étapes du combat qui se poursuivit jusqu'en mai 45 sont connus de tous : le carrefour Patton d'Avranches, Paris et la 2ème DB de Leclerc, Strasbourg et sa célèbre cathédrale du serment de Koufra, le Fohin, la conquète du « Nid d'aigle »

 

de Hitler à Berchtesgaskn, le suicide du dictateur à Berlin, la paix à Reims en mai 45.